au-dela-du-dome

Je délire toujours et dans ma tête les mots galopent à une vitesse vertigineuse, ma voix a peine à suivre. Tout relater de peur d’oublier. Ne rien négliger, pas même la moindre virgule, le moindre clin d’oeil. Se passer encore et encore la bande en noir et blanc. Pas un murmure, pas un seul bruit. Ma mémoire sonore est vide, les tatouages ont disparu. Me restent des séquences, comme si ma vie, nos vies, n’étaient que des bouts de pellicules soigneusement montées par les doigts et le regard minutieux d’une inconnue nommée Providence.

Il y a la grève où nous marchons des heures durant. Le tournis des vagues et leur houle crémeuse, immaculée. Le tout en ralenti comme pour conjurer le destin. Je n’ai jamais aimé parler, aussi m’amusais-je à tracer des mots que je te tendais sur de petits papiers pliés.

Mon père disait souvent qu’il fallait communiquer par le silence. Et dans ma tête volaient des cerfs-volants. Je promenais le regard sur la ville, sur ces mains qui se liaient. Ses langues qui se déliaient et je n’entendais plus. Je me fis sourde pour mieux comprendre les signes des lèvres. Lorsqu’une fête quelconque battait son plein, je mettais des boules de cire à mes oreilles et observais les gestes des femmes et des hommes de la maisonnée. Je n’ai jamais aimé les effusions affectueuses, toujours peur de devoir prononcer un mot de travers. Je m’étais tue depuis. Mes lèvres, ma langue ne communiaient plus. Ils soupçonnaient un état catatonique. Seule ma mère les empêchait de me mener à l’hosto. Ils me regardaient avec des yeux de merlan frit et parfois de murène. J’aimais mieux le merlan frit.

Je te tire par la main et te montre un galet si doux au toucher, tu me parles d’érosion et j’ai peur tout d’un coup. Tout finit par succomber à l’érosion.

Pourquoi penses-tu à demain alors que nous ne sommes qu’aujourd’hui?

-Parce qu’aujourd’hui sera nécessairement le passé de demain et le futur est fait de souvenirs.

Je cours en ouvrant grand les bras. Je suis un voilier, je défie l’océan. Je ne veux pas que la vie efface ma fougue .

Lorsque les gens me parlaient, je prenais une mine d’imbécile heureuse, au moins ils arrêtaient de m’embêter. C’était plus fort que moi, je voulais ne pas être dérangée. Ils ont tellement insisté pour que je mange de la main droite. Ils ont amputé symboliquement ma main, mais elle revit car elle me nourrit, pousse les portes, écrit parfois pour ne pas perdre de sa dexterité. Ils disaient que j’avais un caractère de chien. Peut-être, mais je n’aboyais pas. A l’école, je prenais ma voix d’enfant et étais obligée de m’asseoir devant, moi qui détestais être en avant. J’aimais mieux la chaise du fond, je pouvais tout observer et ainsi entreposer leurs visages et leurs expressions dans ce fourre-tout qu’était ma mémoire à l’époque. Parfois, j’acceptais d’aller à des « parties », je les regardais se becquotter, on me disait qu’il fallait le faire pour ne pas passer pour une gourde. Moi, personne ne m’embrassais, alors j’observais le mouvement, les mains qui ratissaient les corps, les lèvres qui se touchaient, les yeux qui se fermaient, la langueur de la gestuelle. Ce corps à corps me fascinait, mais je savais que personne ne pourrait jamais me toucher sans éprouver de l’impuissance à me cerner. Mon regard castrait même les plus véhéments, j’aimais mieux ne pas imaginer ce qu’il adviendrait si je me mettais à parler. Alors, je sortais et me dirigeais vers un parc. Là-bas, au moins, j’étais seule et pas du tout confrontée à leurs regards curieux.

Si je mettais à parler aujourd’hui, j’aurais peur de la cascade qui rejaillirait en furie. Je n’ose même plus me rappeler le son de ma voix emprisonnée par ma volonté.

Ils se taisaient lorsque je m’approchais. Ils jouaient au même jeu que moi. Sauf que ce n’était plus un jeu pour moi, c’était ma carapace, ma seconde peau. Parfois, il m’arrivait de composer des numéros de téléphone et au moment où l’autre décrochait le combiné, je paniquais et raccrochais. Une charge d’adrénaline, le coeur battait à la chamade.

Pour me calmer, je fixe l’affiche sur le plafond Mille chats et une souris. Il faut trouver la souris, alors je me calme pour pouvoir l’apercevoir. Installée sur la table d’opération j’écoute l’infirmière me relater l’intervention. Je ne veux pas entendre et me mets à penser aux chats et à la petite souris. Tant de chats pour une seule souris, la vie est mal faite.

Ma soeur parlait aux esprits, mon frère aux vivants. Le reste déambulait dans cette maison balayée par les vents. La chaux sur les murs s’écaillait comme le seront mes souvenirs des années plus tard.

Ici règnait toujours le même cérémonial, on s’embrassait au réveil, à midi, à cinq heures et au coucher. S’embrasser pour éviter de se dire je t’aime. Le soir, il fallait s’habiller pendant que mon oncle nous entretenait sur la facon d’égosiller un poulet. J’imaginais le pauvre volatile trembler frénétiquement avant de rendre l’âme. Mon oncle m’avait surprise en train de tenter d’égorger un poulet. Pas ma faute à moi, personne ne voulait le faire encore moins la vieille Mi Yamna. Alors, j’avais pris mon courage à deux mains et j’avais tenté. Il parait que les filles ne pouvaient faire ça, pourtant j’avais bien prononcé la formule d’usage.
Il ventait si fort dans cette maison. Le soir les persiennes s’amusaient à danser le flamenco. En y pensant, cela me fait rappeler ma tante qui criait lorsque son mari la touchait. On l’entendait lui dire: sors de mon lit et retourne à ta catin! Je n’ai jamais rien compris à la jalousie. Je me promettais de ne jamais dire ça à l’homme qui partagerait ma folie. Ma mère disait que j’étais trop jeune pour penser à ça. Alors, je lui écrivais en lui demandant: -L’amour et la jalousie ne font-il qu’un? Elle laissait souvent mes questions sans réponse. Toujours la même réponse, tu es trop jeune. Personne ne remarquait la transformation de mon corps. Forcément, je m’habillais en fantôme comme disait mon frère. Je rasais les murs selon lui. Ils voulaient m’obliger à porter des chaussures à l’intérieur, je leur faisais toujours peur en entrant dans une pièce. Ils n’avaient peur de rien sauf de moi. J’ai été ensuite confinée dans la cuisine avec Mi Yamna. Elle m’apprenait le secret des herbes, l’alchimie des épices, comment obtenir une essence fulgurante. La cuisine était devenue une sorte d’havre pour moi. Seuls règnaient le bruit des casseroles et des sauces qui mijotaient. Le mari de ma tante disait que pour une enfant de mon âge, j’étais capable d’amadouer une armée à l’aide des délices que Mi Yamna m’apprenait à concoter. Ma tante lui lançait des regards méchants. Moi je les ignorais et retournais manger dans mon royaume où le seul signe de richesse était un carrelage au bleu de faïence.

Tu m’entoures de ton regard et le ciel revêt sa plus belle robe. La bande repasse au ralenti, je revois les jours heureux. Le visage de ma mère respendissant sous un soleil de plomb. Une photo de mariage, ma tante et son mari entourant leur fille, fiers de la voir enfin « respectable » et elle souriant à la caméra avec un air de défi.

Le soleil se lève lentement sur la vallée. Bientôt, les oliviers offriront leurs fruits à une marée de mains anonymes.