Une ruelle, perdue dans le quartier de l’oubli. Sous le seul lampadaire, viennent se retrouver les nostalgiques avant de disparaître dans l’obscurité de la nuit. La rue est sans cesse balayée par les vents. Les sables amnésiques viennent la recouvrir à chaque fois que gronde l’oubli. Les gens du quartier l’ont surnommée ainsi à cause des souvenirs ensevelis sous les attaques répétées des vents temporels. L’oubli n’est pas une faculté donnée a tous. Certains reviennent le soir guetter les fantômes de leurs jours heureux. La nostalgie n’est jamais difficile a reconnaître. Maladroitement, cette dernière tente de cacher le désarroi qui la ronge et la nourrit. Un air de dignité sur un fond de tristesse résignée. Il n’est pas un jour où ne viennent des êtres à la recherche du bonheur égaré et luttant contres les vents de l’intolérence, ils s’affairent à reconstruire le temps d’un regard des châteaux de poussière. Ils restent là des heures durant à observer, le regard mort, cette ruelle pourtant bien ordinaire.
Et lorsque passe un sourire, ils ne manquent pas de verser une larme. Le sol de la rue regorge de rivières nommées amertume, de sources maquillées d’amour. Et les marées n’en finissent pas de balayer ces demeures luttant contre les omissions de l’existence.À la recherche d’un signe auquel je pouvais m’accrocher, j’ai élu demeure dans cette impasse. Depuis, je survole leurs souvenirs. J’ai vécu les histoires des autres, vu leurs songes, leurs larmes sont devenues miennes. Semblable à ces murs dont la peinture s’écaille au rythme des saisons. Algues sur parois humides. Ici, nous n’avons pas de noms. Personne ne nous adresse. Et lorsque quelqu’un nous fait don de ses souvenirs nous l’intégrons tout simplement. Je ne veux plus me souvenir du mien. À quoi bon après tout, puisque je vis au milieu de temples en ruines et de déités déchues.Vivre sans amarres me paraissait bien plus douloureux.Ailleurs, les arbres ploient sous le poids de leur parure. Le manteau blanc recouvre le sol. Une jeune femme me prête son regard. Pour elle, je m’amuse à dessiner sur la neige immaculée mots et signes venus de loin. Bientôt, il sera minuit. L’heure de toutes les folies, de tous les interdits. Elle dévalera la ruelle en imitant l’envol de l’aigle et son cri brisera le silence bleu. Elle semblera hésiter et pensera que tout ceci relève de l’onirique, qu’elle ne voudra plus rêver. Elle dira qu’elle est lasse de survoler les mêmes tours, les mêmes regards, les mêmes murs. Elle aura juste envie d’envoyer balader tout ça. Il est minuit et les âmes se terrent. A travers les persiennes de leurs coeurs emmitouflés, les êtres jugent. Elle dit que la vie est une sorte de théâtre à ciel ouvert où l’improvisation est de rigueur. Que nous sommes semblables à ces roches que les incessants fracas du temps finissent par éroder. Que ce serait puéril que de résister à la flamme qui brûle en soi. Le bonheur élude ceux qui le recherchent ardemment. Elle me prête ses mots et m’investit à son tour. Les zones de grisaille s’estompent et au loin scintille une étincelle. L’horizon des uns fait le malheur des autres semble me dire son regard. Sur cette grande piste qu’est notre éphémère passage, les corps s’attisent, les esprits dansent. Ce qu’on pensait hier être unique est aujourd’hui insipide. La dague qui, aujourd’hui, lacère nos chairs ne sera qu’un léger frémissement demain. L’on pense à tort ou à raison que rien ne se défait et encore moins puisse être refait. Elle me parle du titan tapi en elle qui excise ses moindres fantasmes. Elle est enfant du vent que nul n’arrivait à maîtriser et encore moins emprisonner. J’aurais voulu être elle. Etre ce sud, ce nord, cet est et cet ouest qui ferait claquer les persiennes closes.Radeaux tissés de rêves, nous traversons l’océan qu’est devenue l’impasse de l’oubli. Bientôt, la tempête se lèvera, mais qu’importe il y a si longtemps que nous avons cessé d’exister.