Le vieux fou avait rassemblé les enfants autour de lui et leur racontait en chuchotant ce qui suit.

Tout le monde s’affairait à démontrer une bonne humeur. La nouvelle était tombée. Les regards s’interrogeaient. Sous les projecteurs les délégués des Conseillers Suprêmes de tous les Dômes avaient signé une trêve. Pour exprimer leur bonne foi, ils devaient envoyer comme émissaires des jeunes orateurs pour démontrer à quel point la liberté d’expression était l’une des fondations solides de l’univers des Dômes. Rien n’avait été laissé au hasard. Il y allait de la réputation du Supra Conseiller Suprême qui avait promis aux Dômes enneigés que les territoires d’en bas étaient des espaces de libertés individuelles, qu’aucun enfant ne serait privé d’éducation, que législatif et politique étaient deux sphères distinctes, que les croyances religieuses étaient de l’ordre du privé, que les codes d’éthique étaient bel et bien ancrés. On y parlait de démocratie négative et positive et d’équilibre entre les deux pour le bien commun.

Il y avait là loin de ce Dôme, une renaissance de démocratie positive qui servait à enrichir certains. Le Dôme de l’ours avait ouvert ses portes, la muraille s’était effritée. La faim poussait les gens à vendre leurs avoirs que d’autres payaient pour une bouchée de pain. Non seulement le géant se désagrégeait, mais sa structure laissait voir la fragilité de ses nouveaux maîtres. Ils s’accapparaient le tout. Les vieux? Trop cons pour survivre! Les autres, trop niais pour vivre? Du jour au lendemain, des hommes devinrent riches pendant que leur Conseiller Suprême se vautrait dans le ridicule à coup d’eau-de-vie tord-boyaux. Puis, le Conseiller Suprême au nez rouge fut expulsé par un ancien des Services, on accusa ce dernier d’être contre les libertés individuelles parce qu’il mit en prison plusieurs nouveaux riches. Ce Dôme disait-on baignait entre un passé trouble et un présent non moins opaque.

Dans le Supra Dôme aux magnolias, un bonhomme chétif disait à qui voulait bien l’entendre que l’heure était venue de nettoyer les zones de conflits, d’effacer les frontières établis par les vieux Dômes et ceux aujourd’hui disparus. Pour lui, les Dômes d’anciens caravaniers, les Dômes d’anciens pirates, les Dômes d’anciens bâtisseurs, les Dômes des mines d’or, les Dômes des défenses d’éléphants, les Dômes riches de minerais étaient tous des contrées imaginées. Des contrées dessinées par des compagnies, des gouvernements coloniaux. Il lui importait peu que les gens avaient fini par vivre ensemble, par se marier, par procréer. Mais cela a t’il suffi pour calmer la haine? Non! Cartes à l’appui, il martelait qu’il y avait trop d’injustices, que les minorités étaient lésées. Il fallait se battre pour imposer la démocratie, pardon la promouvoir, donner aux gens le goût de l’embrasser quitte à embraser les régions. Après tout, l’histoire de l’humanité n’est-elle pas faite de conquêtes, d’effusions de sang, de saccages répétés. Oui, nous sommes les descendants des spoliés ceux qui ont quitté leurs vieilles contrées pour survivre à l’oppression des majorités qui nous reprochaient nos croyances. Mais, nous avons survécu, nous avons grandi, nous sommes les maîtres du monde! Que les vieux empires brûlent d’avoir changé les frontières, à nous de redresser les torts! À nous d’aider et de garantir notre approvisionnement en ressources non renouvelables.

Regardez cette carte! Que de conquêtes ayant mené au génocide! Qui ramènera à la vie les victimes des génocides passés? Qui garantira que les êtres ne lyncheront pas leurs voisins en pensant à leurs contrées d’antan? Qui? Sinon nous, sinon la DÉMOCRATIE? Nous nous devons de corriger pour prévenir que le MAL ne vienne incumber chez nous!

Ignorons le Dôme du Dôme! La question ne sera pas réglée de notre vivant. Mais portons-nous ailleurs vers ce vaste univers. Regardons nos alliés d’hier et d’aujourd’hui, nos ennemis devenus amis. Observons que nous avons longtemps ignoré que tous ont opprimé ces descendants des Mèdes, ces descendants de Khardukhi. Ils sont des millions et toujours sans pays. Nous avons failli en ne leur donnant pas un État lors de notre conquête de libération, nous avons failli et un jour ils nous le feront payer, croyez-moi! Redonnons-leur la dignité et ils nous en seront à jamais reconnaissants! Et alors, ils sont Sunnites, certes, mais ils sont Aryens! Imaginez un seul instant un pays qui leur revient! Qu’importe si nous redécoupions les cartes! N’ont-elles pas été imposées par des siècles de conquêtes? Poussons les autres à rallier le Dôme voisin et recréer la Phénicie antique, ils reprendront l’accès à la mer. Et redonnons aux spoliés de l’histoire moderne la partie qui leur revient de droit! Redécoupons les cartes, réinstaurons les frontières selon le désir des ethnies. Oublions notre alliance avec les états postiches qui alimentent le terrorisme craignant de rétrécir.

Quant au Dôme des Serviteurs austères, n’est-il pas la pire calamité? Nous nous taisons alors qu’il exporte sa propagande bigote et réductrice? N’étend-il pas ses tentacules tel le Kraken? Qu’en est-il du Dôme créateur des Janissaires qui reprend ses forces, n’a t’il pas rajeuni ce vieil homme malade? Allons-nous leur laisser une fois de plus l’opportunité d’étendre leur gangrène?

Si nous n’agissons pas, cette région deviendra le glaive qui sonnera la fin du monde moderne, notre monde, celui de nos enfants, celui de la LIBERTÉ!