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Comme décor, une cuisine, un salon


Personnages


La croqueuse

La rêveuse

L’impatiente

Le mâle

L’enfant


La croqueuse : Ce soir, je sors et je fais la fête. Je me fais séductrice et je fonce! Mon regard invitera à la noyade et mon sourire miroitera les plaisirs interdits.


La rêveuse: Demain, dans un mois, dans un an. Le soleil sur ma peau, mon visage offert au vent. La traversée sera belle et la rencontre envoutante.


L’impatiente: Quitter cette atmosphère sénile et sclérosée, déguerpir au plus sacrant. Ne pas jeter un seul regard en arrière, ne pas me transformer en statue de sel. Fuir avant de me faire empailler.
Holiday chante « It’s now or never ».


L’impatiente: Cette musique me tape sur le système, vous ne pourriez pas trouver quelque chose de plus gai à écouter. Ca sent la vieillesse ici. Bougez-vous!


La croqueuse: Mais on bouge la jeune, chacune à son rythme chacune à sa façon. Tu me fais rire par moments. Trop pressée pour t’attarder aux belles choses que la vie t’offre. Attarde-toi un peu sur ce qu’il y a autour de toi.


L’impatiente: Tu peux parler toi! Tu sautes sur tout ce qui ressemble à un mâle! Une véritable allumeuse version in. Regarde-toi, tout en toi pue la luxure et la décadence!


La rêveuse: Vous ne pourriez pas vous taire, écoutez, sentez cette voix.


La croqueuse: Toi la rêveuse, rêve! Quant à toi, la petite jeune! Je ne pue pas la luxure. Je respire la vie, tu sauras. Tu t’ériges en moralisatrice, p’tite morveuse! Tout ce qui n’est pas toi, t’est complètement inconnu, ça te fait peur ça te dépasse. Respire un peu la vie au lieu de lui courir après. Et puis, ce que tu appelles la luxure n’est à mes yeux que sensualité, ça s’assume ça ne s’improvise pas!


La rêveuse se lève, se dirige vers le salon, met un disque et s’étend sur les coussins: Je rêve à cette terre non foulée. A la révélation. Aux signes enfouis et inconnus. Fermer les yeux. Voyager. Décoller et ne jamais toucher le sol drabe de la réalité. Apprendre le vol de nuit. Survoler la terre et ses merveilles. Reconstruire les jardins suspendus, le phare d’Alexandrie. Passer des nuits blanches à lire des manuscrits anciens.


Chœur : Adonis, porte la coupe à mes lèvres.


La rêveuse: Se réapproprier le verbe, émouvoir par les mots. Griser de caresses verbales. Se consumer.


L’impatiente: Dis donc, la rêveuse, t’as pas fini ta litanie! Tu commences à dérailler, ma parole! Mais quelle paire vous faites!


La croqueuse: Ça te chatouille quelque part qu’elle puisse rêver et que je puisse assumer. Dis-nous,-toi, petit cancrelat. De quoi sont faits tes rêves?


La rêveuse: Ne t’en fais pas. Un jour, toi aussi, tu rêveras. Tu t’installeras ici et tu feras ton propre procès. Tu dissèqueras ta vie, jusqu’au moindre petit détail. Tu te demanderas si tu l’as réussi même quand elle te semblera des plus belles. Plus tu seras heureuse, plus tu te poseras de questions. Le bonheur te semblera lourd à porter. Tu auras besoin de tragédie. Car tu ne peux vivre sereinement. Tu seras comme moi attendant le moindre espoir d’évasion. La moindre tourmente, le moindre déchirement.


L’impatiente: Comment peux-tu dire des choses pareilles! Pourquoi deviendrai-je comme toi sensible au moindre mot, à la moindre caresse. J’ai toute une vie devant moi et quoi qu’il advienne, saches que je serai maitresse de ma destinée.


La croqueuse: (en éclatant de rire) Maitresse de sa destinée et qu’est ce tu penses qu’on est en
train de faire, écrire un roman Harlequin? Penses-tu qu’on soit là à être passives et sans vie. Soumises au destin et à sa volonté. Non, mais je rêve, elle éclot à peine et nous prend pour des fleurs fanées. Hey, la morne môme! Allez parle-nous de tes rêves les plus secrets. Y a t il un mâle digne de ce nom ou un petit gringalet boutonneux et timoré? Ha haha.

La rêveuse: Je me souviens de ma première flamme. Il avait le regard doux et déterminé, le nez aquilin, la barbe naissante. Je revois encore ses lèvres rose et juste assez fines. Et ce sourire et ces dents aïe! Comme tout ceci remonte à si loin. Vingt ans déjà! Je me souviens de ces dimanches que nous passions à refaire le monde. Ces dimanches tristes et
sans vie. Gris et maussades.


L’impatiente: Pas lui! Mais il n’arrêtait pas de brandir Marx à toutes les sauces. Puis, cette façon qu’il avait de se prendre au sérieux.
La croqueuse: Il n’était pas si mal, très mignon même. J’aimerais bien savoir ce qu’il est devenu ce numéro un.


La rêveuse: Aux dernières nouvelles, il était quelque part en Amérique. Mais à quoi bon, inutile de réveiller les vieux démons. Ça n’a rien donné il y a quinze ans et puis les âmes à la dérive, ce n’est plus ma spécialité.


La croqueuse: A la bonne heure, ma belle! Enfin, tu commences à comprendre! Rien de mieux que lorsque la conquête à la tête sur les épaules. Le voir perdre pied en même temps que toi. Seul moment où chasseur et proie communient vraiment.


L’impatiente: Moi, je vais le rejoindre bientôt, ailleurs. Loin de tout ce cirque. Nous serons deux et tout à fait anonymes. Nous pourrons enfin être ensemble, loin de cette atmosphère morbide.


La croqueuse: Tu ne t’en iras pas ma belle. Tu as trop peur de ce qui t’attend. Peur de vivre en paria. De ne plus pouvoir rentrer chez toi. Fouler ta terre. Voir ton monde. Tu sais qu’en le suivant, c’en sera fini pour toi. Tu vivras comme lui. Tu déménageras à tout bout de champ. Tu
 regarderas par dessus ton épaule au moindre bruit. Je vois déjà ton trajet: Lisbonne, Berne, Malte, Beyrouth. Penses-tu avoir les nerfs assez solides pour vivre l’exil de cette façon. Ne plus voir personne, ne jamais dire où tu es, ce que tu fais. Tu deviendras une copie pâle de ce que tu es aujourd’hui. Mais, en plus amère. Et un jour tu finiras par partir et le laisser. Alors, autant le laisser maintenant. Donne-lui la chance de se refaire une vie, un nom.


L’impatiente: Mais, c’est que je l’aime, moi!


La croqueuse: P’tite fleur, tu crois l’aimer. Et si tu l’aimais vraiment, il te faudrait le laisser faire son trajet tout seul. Ne freine pas son élan. Si tu l’aimes vraiment, laisse-le tout seul. Préserve ce qu’il y a de plus beau. Crois-tu qu’en laissant un homme on ne meurt pas un peu. Chaque rupture est une mort en soi.


(Musique : Paul Personne chante Ne me laisse pas tout seul avec moi.)


L’impatiente est assise dans la cuisine, elle écrit une lettre: Où se trouve t’il? Je me trouve lâche d’avoir choisi cette terre froide et inhospitalière. Lâche d’avoir abandonné notre rêve. Vile,
voilà ce que je suis.


La croqueuse: T’as vraiment une âme de maso! Mais remue-toi! Il est loin et bien sans toi. Regarde autour de toi, ce n’est pas les hommes qui manquent. Toute catégorie, tout format, tout acabit. Tu aimes les intellos, tu vas être servie! Ils ne demandent qu’a être séduits et toi tu
te morfonds à penser que tu ne vaux rien.


L’impatiente: Je pense aussi à K.. A sa démarche et à son sourire ravageur.


La croqueuse et La rêveuse: Ah enfin! K. mérite qu’on s’y attarde!


La rêveuse: Je me souviens de notre première rencontre dans ce café. Zak et moi étions allés prendre un verre. Et voilà que je le remarque. Grand, mince, métissé et racé. Je m’en souviendrai jusqu’à mon dernier souffle. Et lorsqu’il m’a approchée et m’a dit, rendez-vous demain ici même heure. J’ai senti mes genoux flancher.


La croqueuse: Première erreur! Ne jamais les laisser vous draguer. Il faut les draguer. En faisant ça, tu les entraines dans un univers inconnu. Ils sont, presque, sans défense. Lorsque tu joues leur jeu, ils deviennent enfants et savent rarement comment s’y prendre. Les draguer, 
c’est les déposséder de leur jeu. L’imprévisible.


La rêveuse: Non tu te trompes, K. était différent des autres. Il avait ce charisme. Je n’ai jamais compris comment je m’étais amourachée de lui. Pourtant, si je devais compter les heures, les jours, les nuits ce serait bien mince. Ça fait de cela treize ans et nous avons peut-être partagé
 deux mois ensemble au cours de toutes ces années. Deux mois en treize ans, c’est peu. Mais pourquoi lui et pas un autre. Je passais des heures à lui écrire. A lui raconter ici et moi. Pourquoi lui?


L’impatiente: K. est unique.

La croqueuse: Et voilà! Il suffit qu’un mec vous envoute, brutalise votre réalité pour que vous perdiez la tête. Mais son jeu a réussi, vous deveniez victime consentante de son charme, de sa stratégie. Et puis, il est plus facile d’idéaliser quelqu’un qui est loin. Je vous dis, il aurait
fait de vous une bouchée. Vous n’étiez qu’un hors d’œuvre dans le fastueux menu qu’il s’était préparé. Ma parole, vous aimez tant vous faire lacérer. God! Vous êtes vraiment irrécupérables!


L’impatiente: Tu peux bien parler toi! Aucun sentiment! Tu consommes et au suivant!


La croqueuse: Consommer, c’est un bien grand mot! Tu penses que je ne suis pas consumée à mon tour. Parce que tu penses que c’est un jeu! Comment ça, je n’ai pas de sentiments? Sais-tu ce que c’est? Les sentiments, vous n’avez que ce mot à la bouche. Et tu penses que je suis sans aucun scrupule. Ma parole, je rêve! Mais chaque homme est aimé de moi. Tu penses que c’est facile de croquer? Tu penses que c’est facile de quitter pour ailleurs, pour quelqu’un d’autre? Tous les efforts, toute la séduction. Et pourquoi? Pour l’illusion qu’il sera peut-être l’homme 
idéal. Pour l’étreinte qui te donne l’impression que rien ne sera jamais pareil. Pour espérer qu’il devine qui se cache derrière ce masque. Mais comme ils ne devinent pas toujours et bien je cherche encore. Je sais qu’il est quelque part. Peut-être à jouer mon jeu. Avec d’autres. Et ça 
me donne encore plus d’espoir. Eh puis, je suis fatiguée.


La rêveuse: Pourquoi lui? Parce qu’il a su lire entre les lignes. Il a su composer avec mon caractère de rebelle. Parce qu’il n’a jamais essayé de me dompter. Voila, pourquoi K. est resté durant des années mon idéal. Je n’ai jamais rien demandé et lui non plus. Voila pourquoi il 
était mon réceptacle.


L’impatiente: Aujourd’hui, le beau C. m’a fait un compliment. Il a dit que j’étais le soleil de sa session.


La croqueuse: Il te trouve exotique, un point c’est tout. Ne va pas te monter la tête avec ses bobards. Soleil de sa session. Normal, tu es la seule basanée du département et on est en plein hiver! Des gourdes! Je suis entourée de gourdes!


Chœur : « Désolée bergère, j’aime pas les moutons

Qu’ils soient pure laine
 ou en chapeau melon

Ils broutent la verdure
 ils broutent le béton » (Jacques Brel »

Adonis, je viens à ta rencontre.


La rêveuse: On est là à parler d’eux et que font-ils en ce moment même?

Chœur : Ils vivent, tout simplement.


La rêveuse: Humer sa peau. Sentir mes sens revivre et vibrer à nouveau.


L’impatiente: Je sors retrouver la vie.


La croqueuse: Je rentre chez moi.

La cuisine est baignée dans l’obscurité. La rêveuse s’affaire à ranger.


La rêveuse: Ma mère disait souvent: n’oublie pas de ranger tes affaires. Une femme se doit d’être ordonnée, méticuleuse, que tout brille comme un sou neuf.


Chœur: Une femme se doit d’être propre.


La croqueuse: Une femme se doit d’être elle même! Pas de compromis. Femmes de toutes les couleurs unissez-vous! Haha.


La rêveuse assise devant une fenêtre: Tout ça pour quoi? Pour un sourire, une joie furtive.


La croqueuse: Pour le vertige, ma belle. Pour le vertige que ça procure.


La rêveuse: Pour plus que ça, le vertige finit toujours par s’estomper, aussi fort soit-il. Mais le reste. On ne peut vivre que pour le vertige. Il faut vivre avec gusto comme disait K..

L’impatiente: Mais on en a fini avec K.. Il faut passer à autre chose. Le temps, lui n’attend pas.


La croqueuse: Le temps n’a jamais attendu personne. Tout ça pour laisser sa marque. Je ne peux pas croire qu’ils peuvent laisser leurs empreintes gravées sur nos êtres et qu’il en soit autrement pour eux. Tout le monde m’accuse de courir le mâle. Mais suis-je réellement en
train de lui courir après? Pourquoi jamais un homme ne m’a traitée de croqueuse, remarquez qu’ils n’osent peut-être pas. Pourquoi faut-il que ça vienne des femmes? Pourquoi faut-il qu’une femme soit déséquilibrée par l’assurance d’une autre? On se jalouse, on se fait des coups bas. Je n’en connais pas beaucoup d’hommes qui sautent les femmes de leurs amis. Pourtant, c’est courant chez les femmes. Pourquoi? Parce que nous ne délimitons pas notre terrain comme eux le font? Oui, je sais, vous allez me dire qu’ils sont consentants. Mais tout ça, c’est du fast-food verbal.
Je vais vous dire pourquoi, parce que nous sommes perdues sans un mec. Ils sont notre centre. Appelez ça comme vous vous voulez. Vous aurez beau avoir marché sur la lune et bien on vous reprochera de ne pas être mariée. Pire, on vous collera une réputation à faire rougir le diable. On se définit par rapport à l’autre. Et l’autre, c’est le mâle. On fait tout pour lui ou pour l’obtenir. Alors, cessez de tourner autour du maudit pichet et acceptez au moins ça! Finie la séduction. Non, vous êtes des femmes fortes. Laissez-moi rire. Vous morfondez dans votre coin à fouiller dans votre passé, dessiner votre présent et deviner votre avenir afin de vos donner une certaine contenance. L’une rêve et l’autre se languit d’attendre. Descendez vos mecs du
 piédestal. Ils sont comme nous, avec leurs failles et leurs faiblesses. Ils sont capables d’aimer, de rire, de pleurer, de s’attendrir. Je ne cours pas après le mâle, mais c’est bien vous qui lui courez après! Vous courez après l’image d’un mec surhumain, froid et confiant de sa personne. Réussissant 
sa vie professionnelle et laissant derrière lui une nuée de femmes en pamoison et vous rêvez secrètement que vous serez choisies. Voilà, votre faille, espérer être choisies. Vous perpétuez toujours le maudit complexe de la femme fleur qui attend d’être mise sur une boutonnière! De la femme enfant qui boira les paroles de son pygmalion. De la victime qui s’offre en holocauste à son prince charmant. Trop peu pour moi, tout ça. Plus ça change, plus c’est pareil.


Chœur: Adonis, me voilà!


La rêveuse: C’est dur tout ça. Rien à voir avec ce que je ressens.


L’impatiente: Trop pressée pour gober ça


La croqueuse: C’est ça défilez-vous. Cachez vous derrière les faux semblants. Vous me pompez l’air. Faites-vous toutes petites et qu’on en finisse avec cette mascherata.


La rêveuse et l’impatiente se fondent dans le décor, figées.


La croqueuse: Marre de devoir me plier au jeu stupide du savoir-vivre. Faire semblant. A quoi ça rime tout ça? In ou out? J’ai toujours été out. Jamais dans le décor, toujours à côté. Je frisais la frontière. Déjà, toute petite on disait de moi que j’étais une tête dure. Pas moyen de me fermer la trappe, qu’elles disaient. Oh elle, un clown. Oui, elles me prenaient pour un clown, un singe savant. Plus tard, pendant que les filles s’amusaient à batifoler et se faire chanter la pomme, je ne rêvais que d’une chose. Me retrouver, moi. Toute seule, loin des images d’odalisques et autres insanités du genre. Bon, d’accord, j’y ai pensé. Mais jamais au point de m’oublier. Elles ont essayé de me mater, de me museler. Tu parles trop fort, tu marches bruyamment. Tu n’es pas ordonnée. Tu devrais te maquiller. Tu devrais être plus coquette. Tu ne fréquentes pas assez. Tu lis trop, ce n’est pas bon pour tes yeux. Tu n’as pas d’amies. Tu n’as que des amis. Ce n’est pas sain d’être toujours juste avec des gars. Tu devrais faire du ballet au lieu de jouer au handball. Apprends à être gracieuse. Tu ressembles à un vilain canard. Tu devrais
 apprendre à cuisiner. À tricoter. Tu n’as pas ta place. Regarde tes sœurs, tes cousines. Et là, quand fatiguée je leur présentais mon premier amoureux, elles ont changé. Ouf, elle est normale, qu’elles se chuchotaient! Les leçons de comment faire et quoi faire ont commencé. Mais, je ne voulais pas apprendre, je ne voulais pas m’enliser. Sois belle et tais-toi. Je ne suis pas belle et je refuse de me taire! Et les taloches qui volaient. Et l’autre, la tordue, qui ne cessait de me murmurer à l’oreille et à le crier haut et fort: tu ne vaux rien, tu n’es rien! Tu verras, tu finiras par abdiquer, qu’elle me disait. Et au lieu de les haïr, j’ai accepté leur présence mais je me jurais de ne pas me faire dompter comme elles aimaient à me le rappeler. Tu verras, tu verras, on finira par te fendre la caboche, tout ça finira par entrer. Je les ai intégrées en me disant 
qu’on ne choisissait notre provenance, mais qu’à coup sur je pouvais décider de ma destination. On me dit croqueuse, mais je n’ai jamais croqué. On me dit séductrice, mais je n’ai jamais séduit. Mon pouvoir? Ah parce que j’en ai, heureuse de l’apprendre. Non, je suis tout simplement comme tout le monde, quelques qualités et pas mal de défauts. Pas ma faute à moi si j’aime la vie et tous les délices qu’elle peut m’offrir.

L’enfant: Un petit grain de poussière. Solitaire, minoritaire, victime du nombre. Le temps, cet assassin me rappelle que nous ne sommes que des brindilles éphémères. Je suis un corps qui n’a cessé d’enfanter. Ma tête porte plusieurs enfants qui ne cessent d’exiger que je les cajole, les nourrisse, les protège. Elles tètent mes vies passées pour se frayer un chemin hors de moi. Je les recherche, elles m’échappent, je les confronte, elles m’attaquent, elles sont mon extension, elles refusent ma raison, elles vivent en moi, elles squattent mon corps, se délectent de mes fantasmes, rient de ma naïveté, elles portent mon parfum, parlent ma langue, partagent mon regard, elles courent dans mon sang. Elles sont mes entrailles, ma chevelure, mon sexe, elles courent le long de mes jambes. Elles me renient, elles me déportent, investissent mes hanches et planifient leurs propres progénitures. Elles se servent à même mes souvenirs. Elles font l’inventaire de mes années, de mes nuits blanches, de mes fantasmes, me reprochent de flétrir alors qu’elles sont encore jeunes, elles se parent pour mieux me ramener devant les miroirs qui confirment qu’elles sont le futur. Entre mes épaules reposent les affres du temps, je survis et persévère. Elles séduisent les passants en les effleurant, elles les caressent du regard, je tente de m’échapper. Je subis les affres du temps, leur remontrance, je me cherche ailleurs, elles ont accès à mes secrets, je suis leur bête. Je m’expatrie en les fuyant, je suis une double apatride, je fuis mon corps et n’ai pour unique référant que les rites que ma tête veut bien répéter. Elles sont mes intruses, mes insoumises, les graines de la rébellion, les fruits de la colère, les refus, elles m’annulent, m’effacent. Mourir de bonheur, c’est ma nouvelle maladie, la mort est une naissance à rebours, une progression vers ailleurs, je fouille le sol, je ne prie plus, j’improvise toute sorte de prière. Apprendre la mort, se laisser apprivoiser par la détermination du temps. Compter les jours, les mois, les rides, les vergetures, les cheveux gris. La boue m’emprisonne, je cherche la source de la vie, je la retrouve, elle est matière. Je ferme les yeux et me noie dans le désert. Je ne suis pas encore une femme. Je dépends d’elles comme un nourrisson d’un mamelon, d’une tétine, d’une caresse, d’un regard. Elles m’entourent, je me love, m’incruste. Je les laisse m’adorer, m’aimer, me vénérer, m’idolâtrer, m’affectionner. Je suis leur point de convergence. Elles rient de mon esprit lutin. Je suis leur farfadet, leur djinn, leur troll, leur démon, leur diablotin. Je suis leur sujet de rivalité, leur dissidence, leur divergence. Elles luttent avec acharnement afin que je choisisse ma préférée. Elles descendent dans l’arène, s’affrontent, se rongent, se lacèrent, guerroient comme des chevaliers moyenâgeux pour obtenir mon amour potentat. Je suis leur centre, leur voûte, leur arche, leur madrier, leur socle. Elles tournent autour de moi, m’érigent un temple, déposent à mes pieds leurs prières, leurs espoirs, leurs vœux inexaucés, s’offrent en holocauste. Je suis leur futur, leur lueur au bout du tunnel. Au moindre de mes sursauts, elles accourent, elles piaillent. Je décide de leurs limites, de leurs repères. Je détermine leurs rires et leurs pleurs. Je les arrache à leur sommeil, transgresse leurs sanctuaires. Je suis leurs pulsions, leur mémoire, la plaie ouverte qu’elles s’efforcent de panser, le jour fatidique auquel elles refusent de penser. Ma mémoire est faite d’obscurité, de cicatrices béantes, de voix muselées, de corps éventrés, craquelés, de cuisses fermées, de yeux de carnassiers, de fournaises et de pieux. Mon regard les écorche, les ramène à la blessure, les perce, les décortique. Je suis leur robe et leur parure. Je déborde de leur espace. Je n’ai plus honte de mon corps. Je le possède, j’accueille ma féminité naissante, les regards lourds de désir sur ma peau vierge de caresses me confirment mon statut en devenir. Je m’érotise, me sexualise alors qu’elles veulent me maintenir dans le landau de leur enfance. Je suis belle, elles me le disent, mais c’est le regard des hommes qui me le confirme. Elles se confient leurs craintes, commencent mes mutineries. Je m’offre, me découvre, me dédouane de leur présence. Je suis une sculpture inachevée, une pâte non pétrie, un monument réduit, un château de sable, juché sur des jambes d’argile. Je ne suis pas encore une femme, me répètent elles. J’ai un corps et plusieurs têtes, un flacon où viennent atterrir leurs flocons. Je recherche mon père, je refuse d’être seulement leur somme à elles. Elles le savent, encaissent le coup, inventent des excuses. Je refuse d’être uniquement d’elles. J’exige d’être mixte. Je veux leur corps et sa tête ou le contraire. Je me désolidarise, la recherche, les annule dans ma quête. Je me creuse une galerie pour remonter à la surface loin de leurs mensonges. Elles tentent de me retenir, me séduire, me faire peur. Je m’extirpe de leur emprise, brise les chaînes, coupe le cordon. Je les laisse à leurs cantiques, leurs mains liées au socle d’un temple désormais vide. Elles retiennent ma chevelure, je me dessoude. Mon corps leur est à tout jamais interdit.


Le mâle: Eh dis-moi la belle, à quoi penses-tu?


La croqueuse: Belle question qu’il me pose, comme s’il demandait une boîte d’allumettes. Désinvolte et fier de lui. Eh dis-moi le beau, lâche-moi les santiags! Je n’ai pas le cœur à m’épancher.


Le mâle: Mais tu déprimes.


La croqueuse: Ma parole, il parle encore sur ce ton, je l’efface sur place. Et puis, il y a cette allée sombre, ce caniveau qui me poursuit.


Le mâle: T’as le cœur à quoi?


La croqueuse: J’ai le cœur à rêver. Tu vois, je rêve d’une oasis. D’une plantation d’oliviers. De la brunante et d’un ciel où le rose, le rouge et le mauve dansent. D’un tapis étoilé suspendu au dessus de nos têtes. Toucher le ciel et renaître. Je rêve d’une communion. Tu vois, je peux rester là à imaginer la scène. La passer et la repasser.


Le mâle: Et alors?


La croqueuse: Alors, tu me gâches le paysage. Casse-toi, j’ai envie de rêver!


Le mâle: C’est ça, vous êtes toutes les mêmes. Rêver, c’est le seul mot qui vous vient aux lèvres.


La croqueuse: Mais, ma parole je vais l’effacer ce mec. D’ailleurs, comment est-il arrivé là?


L’impatiente: Elle ne se souvient même plus de ses conquêtes, c’est plus qu’une vie, c’est un labyrinthe.


La croqueuse: Dis-moi, tu ne peux aller déranger quelqu’un d’autre?


Le mâle: Mais qu’as-tu enfin?


La croqueuse: Je suppose que je dois t’endurer? Il est aux anges, le bougre. Et pendant qu’il ricane, je le prends par la barbichette et hop, flush. Parti, le corniaud! Et voilà, je la revois ma scène, le crépuscule. Le vert tendre des oliviers, le rouge ocre de la terre quelque part en Andalousie et deux prénoms entrelacés. Dansant et virevoltant sur eux-mêmes. Dansant et réinventant la plus belle des danses. La plus sublime. Je vais continuer mon rêve de l’autre côté de l’océan.

Le mâle: Mais dis-moi la belle, quel temps fait-il en toi?

La croqueuse: En voilà un autre. Le temps des bourrasques de sable et des cieux étoilés. Le temps des bises foudroyantes et des tempêtes de neige. Tu veux savoir? Vraiment savoir? Un baiser? Déjà? De sitôt? Bah, pourquoi pas? Tiens. Un baiser ca n’a jamais tué personne. Ça apporte joie et gaieté. Tendresse et plénitude. Ça vous donne chaud lorsque vous avez froid. Ca apaise les bobos quand vous avez mal. Ça vous rassure lorsque le doute vous tenaille. Ça fait sourire mêmes les plus taciturnes. Ça donne des ailes aux plus pessimistes. Ça étanche la soif. Ça assouvit la faim. Ça donne bonheur à l’enfant. Gratification au parent. Tendresse aux amoureux. Un baiser, c’est si anodin, mais tellement rempli de sens. Vous avez le baiser convivial, le familial. Le conventionnel. Le rebelle. L’amical. L’amoureux. Le langoureux. Le passionné. Le conservateur. Le pudique. L’effronté. Celui du savoir-faire. Celui du savoir-vivre. Bref, vous le concoctez selon votre humeur. Boussa, bisou; mwah, kiss; baiser; beso; qu’importe le mot qu’on donne à cette action que posent ou envoient nos lèvres. Elle fait tout autant plaisir à celui qui le reçoit qu’à celui qui le donne. Un baiser, c’est avant tout un signe d’affection n’est-ce pas
La rêveuse: Rouge atmosphère. Filets accrochés sur les murs, rappelant un quelconque café sur une ville côtière. Des tables simples, des chaises d’écoliers. Ici, pas le droit de se reposer, on danse! De merengue en cumbia en salsa, place au pas et à la bonne humeur. Et de temps en temps, un accordéoniste vient bouleverser nos sens en jouant un tango suave et triste à souhait. Ici aussi, il y a foule. Je m’installe au bar, salue la serveuse, commande une eau gazeuse et enlève mon manteau. Au milieu de la piste, je remarque un regard de braise. Ses pas souples et félins font de lui un jaguar, un corps ni trop mince ni trop enrobé. Des épaules carrées. Une bouche sensuelle, un nez régulier, des pommettes saillantes, les yeux bruns, des cils à ne plus finir, les sourcils se rencontrant à la naissance du nez. Il me dévisage, je l’épie avec un petit sourire taquin. J’ai envie de tirer la langue comme lorsqu’ enfant je gagnais une partie de scrabble. Je me retiens et lui décoche un clin d’œil lourd et complice. Déposant mon verre, je me lève, ajuste mon boléro, relève les pan de ma jupe, m’imagine gitane en terre andalouse. Mes pas glissent sur le parquet. Mon regard ne quitte pas celui de l’homme. Avançant lentement, je relâche ma jupe, souffle sur la mèche recouvrant mon œil gauche, ôte mon foulard. Nous sommes à vingt centimètres l’un de l’autre, il s’avance, je recule, il m’entoure la taille, je porte le foulard à son cou l’attire vers moi. Il resserre son étreinte, pose un baiser chaud dans le creux de mon cou, je tremble au contact de ses lèvres, je cherche son oreille, y parviens et lui chuchote: corazón. La musique nous entraîne loin, nous oublions le reste des danseurs. Noyés l’un dans l’autre, attachés par un fil invisible. Il me pousse pour mieux me reprendre, je le toise pour mieux l’admirer. Il me guide, me comble, me bouscule. Je me laisse emporter, déguste avec gourmandise tout ce que ce corps et ce regard brûlant m’offrent. Je m’abandonne à l’étreinte tantôt sauvage, tantôt tendre. Je fixe sa lèvre supérieure charnue et appétissante. Frémis lorsque sa cuisse touche la mienne Je suis ailleurs, dans une pièce aux grandes fenêtres. L’homme est là, il regarde dehors. Je le contemple comme une toile, essaie de deviner ses pensées les plus secrètes. Le toucher, oserai-je? Me voilà qui perd tous mes moyens. La rêveuse redevenue femme enfant. Ne sachant pas par où commencer, je me dirige timidement vers lui. Rougissant de me savoir possédée pour la première fois. Passant mes bras autour de son torse, je me colle contre le dos de l’homme. Doucement, j’embrasse sa nuque, promène mes doigts sur la chemise entrouverte, ose, m’aventurer à caresser sa poitrine. Mes lèvres dessinent sur son dos le signe de l’infini. Il ne bouge toujours pas, il se laisse faire. Ce corps, je le connais par cœur pour l’avoir longtemps imaginé, désiré. Cet homme debout à cette fenêtre, je l’ai si souvent rêvé que je le recherche dans le regard de tous les autres. Je le voulais fort de caractère, déterminé et parfois froid distant. Rêveur fou prêt, en un clin d’œil, à me transporter ailleurs là où je n’aurai jamais pensé m’égarer. Amant fougueux et amoureux exigeant toujours me poussant à la limite de moi-même.


Le mâle: J’ai faim!
© 1998-2000