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Je recycle comme on dit🙂

Il est des moments dans la vie où l’on se retrouve face à soi et nul ne peut nous aider. Voir clair, quelle bizarre d’expression. Plus le tout devient limpide, plus le gouffre s’aggrandit. Les parois du puits sont glissantes, il faut continuer à grimper. L’étau se resserre, mais il faut continuer à respirer. Rester?Pourquoi? Partir? Pour où?
La besace vide, je reprends mon errance avec pour seul souhait celui de me retrouver.

Tête penchée, corps enfin délassé. Sweet darkness, burning fingers. Rêves éveillés. Le corps frontière. Je me divise, me dédouble; mon corps est un point de départ pour la vie qui se fraie un chemin hors de moi. Le gouffre. La douleur qui me fait enfanter ou que j’enfante. La douleur est-elle épreuve ou socle sur lequel j’ai été installée, moi et toutes les femmes avant et après moi? Cette chair qui m’est désormais étrangère fut mienne auparavant. Paradoxe de la grossesse et de l’accouchement. Serai-je arbre vidé de sa sève, squelette vidé de sa vie. Les nuits blanches, leurs corps mielleux, leur chaleur me possèdent à me faire oublier qui j’étais et à me composer un autre statut. Ils ne font plus partie de moi et pourtant ils règnent en conquérants sur mes sens. Envahisseurs de mon corps, ils se projettent ailleurs triomphants. Victorieux lauréats de la vie. Des mots pour décrire. Illusoire corps maternel. Je suis un écran. Dazzling screen. Une femme ne saurait être nomade dit l’homme bien pensant. Et pourtant, mon corps s’est propulsé hors de celui de ma mère. Il est passé par différentes phases avant d’abriter à son tour la vie et l’expulser à son tour. Absorbée par d’innombrables gouttelettes, je reviens à l’océan. Quand vivre rime avec faire et faire avec dire, qu’est-ce aimer pour une femme? Le vertige est-il semblable à celui des mots? Hors temps, hors espace, matrice de l’entrée dans le langage.

Tu, Je. Toi. Moi. Le jeu du pluriel, le jeu de toi, de moi, de nous deux, de nous séparément, de nous sans l’autre, sans les autres.
Tu. Toi. Les yeux dans la brume. Le sourire dévastateur. Toi. Dans ton étendue. Tes grands espaces. Toi. Les océans. Toi, mon pays. Toi. Les rivages… la terre, toi que je croie être un atoll, un archipel et qui te révèles être continent. Toi pour mieux t’aimer, toi pour moins me diviser. Toi pour m’imprégner de tes vies. Toi pour tracer sur mes lignes une autre destinée.
Toi, vision proche et lointaine. Toi, mon débarcadère, mon refuge, mon havre, ma halte. Toi, mes pérégrinations. Toi, mon ivresse, ma griserie, mon enivrement, mon extase, ma volupté, mon enchantement, mon engouement, ma lascivité. Toi qui m’entraine, qui m’étourdit, qui me transporte.
Je. Moi. Toujours en attente. En escale perpétuelle. A la recherche de la terre sacralisée, idolâtrée, divinisée, que je retrouve à chacun de tes regards
Ma mémoire sarcle les visages, cultive les endroits, exhume les souvenirs. Mes sens pourvoient à l’érosion du temps. J’ose approcher le miroir, ma main se tend et disparaît. Mon enfance s’actualise. Je ne pense plus. Mes sens gravent le moindre murmure, la moindre étreinte du vent. Je suis en pleine mutation. Les saisons défilent. Je tamise les événements. Indomptés, mes sens en redemandent, ma mémoire est une futaie que je n’ose défricher. Apparaissent les débris tels des tessons émorfilés… Ma vie est une contraction que j’inscris dans le lœss. Libre, nue, offerte au vent, enivrée par les cieux, émerveillée par le silence de la forêt. Confectionnée de millénaires, je replonge dans le limon. Je subis l’invasion du temps. Ma mémoire témoigne des multiples éloignements.

Je m’explore, découvre nombreuses passerelles. Je creuse, j’évide, je fouille, je cure, je filtre, j’épure, je clarifie. L’espace n’a plus d’emprise sur moi. Je ne suis de nulle part, mais de partout. Conçue à partir de mille et uns exils. Je m’extraie de la glaise. La terre me cerne, me modèle, me façonne. Mes doigts forent, mes identités éclatent, scintillent et m’initient. J’ai tous les âges. Je me transpose, m’humanise, me déshumanise, me transgresse pour mieux me posséder. J’obéis à mon corps. Le ciel s’assombrit, en moi crépitent nombreux feux. L’ondée. Les gouttelettes creusent sillons sur mon masque de terre. Mon corps est une topographie nouvelle. Je survole la mer, l’air salin investit mes pores. La lumière me guide, m’éclaire, m’attire, m’enveloppe, m’englobe, me dépouille de mes innombrables chronologies, me dépossède de mes innombrables naissances. Je suis polie, peaufinée. Je me découvre, me discerne, m’examine. L’océan m’infiltre, je m’entrouvre, offre mes césures, ré possède mes réalités. Je m’arrache aux mains, aux regards, aux voix des historiens équarisseurs, loin des dépeceurs. Mes mémoires revivent, se renouvellent, ressuscitent, me rétablissent, me revigorent, me ragaillardissent. Les nuages défilent. Je ne connais plus l’effroi, je n’ai plus d’âge, je ne suis que saisons.

Ce corps vestige, ce corps cénotaphe est aussi univers aguerri, il raconte une destinée, une épopée. Il n’est ni honteux ni méprisable. Il est carapace et coquille. Armure et enveloppe.
Sauvage, farouche, indomptée et indomptable, je choisis mes solitudes, mes retranchements. Méfiante, cassante, insociable et parfois misanthrope, je suis un univers inhabité que je meuble d’instantanés. Je me déconstruis quand d’autres s’édifient. Je me hasarde, je me teste, je me perçois, je ris, je souffre, je vis, j’endure, je me risque, je me conçois, me neutralise, me cannibalise. Je fais table rase, mais ne repars jamais à zéro. Je m’entête, je persiste, je m’habite. Je suis un logis où j’élis rarement domicile. Je doute et renvoie les certitudes faire un tour ailleurs qu’en moi. Constante dans mes éclatements, dans mes dispersements, je me replie pour mieux savourer le recul. Des dérives, je ne connais que celles de mes errances. Je veux humer la tourbe une fois de plus, retrouver le parfum subtil de la bergamote. Flâner dans les lacis des souvenirs tout en m’ancrant. Les opuscules de la mémoire, je n’en ai que faire. Nul besoin de me dessiner une histoire quand l’instinct de survie provoque tressaillements.
Je suis née un soir d’aurore boréale dans une vallée enneigée. Intemporelle, me formant et me déformant hors des courants, loin des échancrures bâties par les hommes. Je m’aventure dans ce bocage que je suis. Je défriche, débroussaille, éclaircis pour semer le levain de mille et une chronologies.

Noir Désir, Le vent nous portera