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Aussi loin que je m’en souvienne, j’étais fascinée par Rita Hayworth. Non, je n’avais ni son regard, ni le galbe de ses jambes, mais quand un homme me regardait je ne pouvais m’empêcher imaginer lui décocher un regard à la Rita. Je le sentais défaillir et perdre le contrôle. Certes, on aurait pu m’accuser de jouer à la femme fatale, de toujours attirer les mecs sous le balcon. Certes, j’aurais pu me défendre de n’être qu’une innocente, faire la moue; de traiter ces amoureux transis de pauvres emmerdeurs et de reprocher à mes sœurs de n’être que de malheureuses jalouses. Mais, maintenant que je suis obligée d’écrire des lettres pour les autres, me vient cette idée soudaine d’envoyer balader les conventions et de diffamer, par instants, ceux qui n’ont jamais posé les yeux sur moi et celles qui m’agaçaient avec leurs histoires d’amour. J’ai pendant longtemps eu la phobie de l’amour.
Dans ce temps là, on me surnommait Cafard-Grillé. J’étais maigrichonne, petite au milieu des grandes cousines et je vivais dans un univers interdit à tous. Non que j’ai été victime du mal de rêver, mais je m’aménageais un monde à part. Si tous les bonheurs que vivaient les autres m’étaient interdits, j’escaladais les montagnes, franchissais des obstacles, défrichais des forêts pour dire adieu à une jouvence qui ne venait jamais et surtout, surtout , pour enquiquiner ces êtres qui faisaient partie de mon entourage. Parce que dans cette sacrée sphère qui était mienne sans que je n’ai eu à la choisir, on pensait qu’un petit cafard aussi grillé étais-je n’avait pas le droit de se perdre dans les méandres de la vie et encore moins épier le monde de derrière les volets. Enjamber les clôtures, tel était mon voeu le plus fou.

Montréal il y a de cela une vie
Le Plateau n’avait plus aucun secret pour nous. Nous étions le trio infernal, trois Africaines lâchées dans la luxuriante jungle montréalaise. Lucia distribuait des étoiles à chacun de ses pas.Salomé voulait la gloire et l’amour. Nos calendriers signifiaient-ils bien plus que nos quêtes respectives? Nous étions de drôles d’exploratrices dans cette savane qu’était le Plateau. C’est sur la Main que nous aimions et sur la rue Bernard que nous pleurions.
Nous étions jeunes, nous ne comprenions rien à l’italien, mais nous chantions Sono uno italiano vero comme si nous avions grandi toute notre vie dans un village des Abruzzes, de Sicile ou de Calabre. Outremont croulait sous les arbres aux bourgeons rivalisant, chacun son espèce, pour repeindre la ville longtemps enfouie sous son linceul de neige. Nous dévalions l’avenue Laurier nous imaginant être des cerfs-volants. A droite, avant que le Ciao n’ait pignon sur rue, le Keur Samba et le bar Izaza à gauche, nous accueillaient à bras ouverts. Lucia criait dans la rue: wa Al Mahgrib et racontait le dernier Youm Kippour à Casablanca. Salomé promenait son regard et crucifiait les mecs de son regard indolent. Je me perdais à suivre les pas de Salomé lorsqu’elle essayait de m’apprendre à danser, elle finissait toujours en jurant n’avoir rencontré plus rebelle que moi. Il m’importait peu d’être surnommée Cafard-Grillé Rebelle, il suffisait que je ferme les yeux pour retrouver mon Afrique. Là, sur l’avenue du Parc, il n’y avait plus de frontières, nous n’étions ni Blanc ni Noir, la musique nous emportait, nous scindait…Salomé s’amusait à rêver en couleurs et Lucia étalait, au canif, ses réflexions sur le canevas de ses nuits blanches. Elles disséquaient la vie, chacune à sa façon, pendant que je faisais les 400 pas sur mes passés décomposés. Que sont devenues mes copines d’antan?