Kayla Witt. Schizophrenic Art Exhibit Poster. Illustration I. Spring 2007.

Il m’arrive toujours un truc du genre: me promener sur la Main et me revoir il y a un quart de siècle découvrant Montréal. Moi au milieu de la rue, à droite les Peuls, à gauche les Toucouleurs. J’ai arpenté la rue en me remémorant des instantanés de vie. Là, j’avais entendu mon coeur battant la chamade. Ici, il m’avait soulevée (du temps où j’étais poids plume, il va sans dire) et avait posé ses lèvres fines sur mon oeil gauche. Et c’est ici que nous mangions de délicieux smoke meat en buvant dans le même verre avant d’aller danser au Balattou.

Puis, j’ai tourné à gauche sur Mont-Royal pour rejoindre l’avenue du Parc. J’ai revu là où se trouvait le Ciao, puis le Keur Samba. J’ai contemplé la vieille synagogue devenue depuis longtemps un collège, là même où j’avais passé une session d’hiver à refaire le monde et mangeant des bagels tartinés de mousse au saumon fumé de chez Fairmount Bagel.

En allant manger chez Kenza qui a eu la gentillesse de recevoir le fameux groupe des irréductible blogueurs montréalais, j’ai pris le plaisir de longer le chemin de la Côte-des-Neiges. La première fois où j’étais sortie par -27C pensant qu’il faisait beau parce cette journée était si ensoleillée. Mes soirées d’insomniaque à déambuler sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine avec pour seuls compagnons quelques ratons laveurs rencontrés ici et là.

Montréal m’émeut car c’est là que j’ai « grandi », que je suis devenue adulte sans que je n’y sois préparée. Montréal est ce témoin aveugle dont les rues retracent mon passé, meublent mes souvenirs. Montréal est le puits de mes doutes, l’horizon de mes espoirs, l’aurore de mes renouveaux et le crépuscule de quelques unes de mes histoires d’amour. Montréal est mon acte d’affranchissement tatoué à même l’être. Montréal le jour m’offrant la vie. Montréal le soir tirant un trait sur mes passés et futurs imparfaits. Montréal le bonheur me tendant la main au printemps. Montréal le froid des hivers interminables et des cieux sans étoiles m’emprisonnant sous la neige. Montréal la mort quand il fallut enterrer un ami. Montréal l’amour quand il apparut de nulle part. Montréal la vie quand Scorcese se mit à bouger dans mon ventre. Montréal la déchirure quand il fallut enterrer mon père. Montréal l’avenir quand mes enfants disent vouloir y étudier. Montréal la retraite si nous sommes encore de ce monde. Montréal aux multiples visages, aux innombrables couleurs, aux sons du klezmer, de la samba, de la kora, du fado, du syrtaki, de la tabla.

Bein voilà, j’avais écrit un petit billet sur mon histoire d’amour avec Montréal qui a disparu à cause d’un malheureux accent circonflexe sur un u. J’y racontais Montréal et son regard bienveillant sur la femme en devenir que j’étais. Je concluais en parlant du chauffeur de taxi qui me sortit de mes souvenirs la semaine dernière en me criant: wa baraka men lflipp et avance! Ne sachant pas quoi lui répondre je lui fis un mwah parce que se prendre la tête une journée ensoleillée sous prétexte que c’est Ramadan, que le bouchon sur l’Avenue des Pins s’éternisait.. J’ai quand même évité d’embrasser la belle auto devant moi pour laisser passer le chauffeur énervé. Sur ce, j’espère seulement que le disque dur de cette machine de malheur a toujours mon Outlook car sinon je vais passer une journée infernale demain. Comme quoi les manipulations dominicales et les billets de fin de soirée réservent tjrs des surprises.

Mwah