Tanger 1940

Son corps ne cessait de vibrer. Colère, dépit, rage, jalousie avaient élu domicile en elle. Il lui fallait, cependant, rester calme. Une femme de son rang ne pouvait montrer sa vulnérabilité. Ce n’est pas ainsi qu’elle avait été élevée. Ce n’est certainement maintenant qu’elle allait se laisser aller. Alya ne cessait de marteler le sol de ses pieds menus. Elle se mit à plier et replier la robe et le châle qu’elle devait porter ce soir pour l’accueillir, lui. Lui, cet homme à qui elle avait donné vingt-cinq ans de son existence. Il l’avait pris de court, lui avait annoncé la nouvelle comme si cela était naturel. Elle avait grandi avec pour seul plaisir son plaisir, avec pour seul espoir son espoir. Il lui avait appris à embrasser, elle avait appris à éveiller son désir. Les mois passèrent, y succèdèrent des années. Son ventre restait aussi sec qu’un vieux figuier. Elle vit les femmes de la famille s’arrondir, eut à chaque fois le coeur en lambeaux de les voir se caresser pudiquement le ventre. Elle qui avait découvert la vie avec lui ne pouvait donner la vie. L’idée qui puisse étreindre une autre la poussait au bord de la folie. Il avait, petit à petit, commencé à déserté leur lit. Et un beau jour cessa de lui rendre visite. Elle avait la conviction que ses tracas le gardaient éveillé toute la nuit. Puis, elle se rendit à l’évidence de Mohamed Larbi ne la désirait plus. Etait-ce son corps qui avait changé? Etait-ce sa peau qui avait flétri? Etait-ce ses yeux mornes à force de prier pour un enfant? Elle se mit à demander pardon pour l’offense commise. Si Alla en avait décidé ainsi qu’y pouvait-elle vraiment? N’avait-elle pas eu la chance d’avoir pour médecin le Dr. Pattitucci, n’avait-elle pas bu innombrables filtres, n’avait-elle pas adopté de curieuses positions pour garder en elle la semence de son époux? Qu’y pouvait-elle vraiment d’avoir le ventre sec? Ne devait-elle pas se considérer heureuse que Mohamed Larbi n’ait pris femme ailleurs?
Mais voilà, elle savait qu’il ne reviendrait plus partager son sommeil. Voilà que ce corps qu’elle connaissait par coeur allait bercer un autre corps. Celui d’une inconnue qui avait, sans se présenter, fait intrusion dans sa vie il y a quelques heures. Cette femme allait-elle le prendre dans ses bras et le consoler ou encore lui faire oublier ses tracas. Allait-elle amoureusement lui caresser le front? Allait-elle le masser lentement jusqu’à ce qu’il s’endorme? Allait-elle deviner ce qui le contentait? Saurait-elle que ses nuits d’insomnie étaient dues à la nervosité? Et lui, comment en était-il arrivé là? Pourquoi n’avait-il pas eu le courage de lui en parler? Pourquoi avait t’il toujours refusé d’adopter?
Elle entendit Rhimou ouvrir la porte. Elle reconnut ses pas, elle se retint pour ne pas courir lui dire combien elle était meurtrie, combien elle lui en voulait. Elle replia la robe et la mit dans le coffre. Elle s’assit sur le bord du lit et pria que le temps puisse arranger les choses. Le temps, cet assassin, lui filait entre les doigts. Elle l’entendit donner des ordre à Rhimou et prendre une voix plus douce. Elle sut que la deuxième épouse était désormais entre les murs de cette maison qui l’avait accueillie il y a un quart de siècle. Elle caressa le lit et lui demanda silencieusement s’il se souvenait de leurs ébats, de leurs rires, de leurs conversations, de leurs corps enlacés hivers comme étés, printemps comme automnes. Elle sut à cet instant même qu’elle embarquait vers la cinquième saison. Celle de l’oubli.
A suivre