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Silvio Rodriguez, La Maza

De retour, complètement sonnée. A côté de la plaque. Tous ces visages, ces voix, ces êtres, ces peaux, la pluie, la chaleur étouffante, l’humidité, les eaux déchaînées venant asperger les amoureux du Malecon. Ces files attendant un autobus qui a du certainement avoir eu une panne, ces femmes sous le soleil, ces hommes coupant l’herbe à la machette, ces enfants aux uniformes et au sourire qui vous font voir des milliers d’étoiles. Ces belles jeunes filles qui se font peloter par de vieux schmocks, ces mains qui s’aventurent sur des corps à peine sortis de l’enfance. La Havane n’est point le bordel que l’on veut bien nous faire croire. Oui, il y a des vieux et des moins vieux, oui elles sont belles à faire damner les saints, oui elles se déhanchent comme personne, oui elles sont coquettes, oui elles sont sexy à mort. Les Cubains sont, sans conteste, les plus beaux êtres sur terre. Il règne dans ce pays une telle diversité que je suis tombée amoureuse à chaque coin de rue. Puis, les Cubains (hommes et femmes) sont gentils, ils flirtent tout le temps, c’est absolument charmant. Les Cubains c’est aussi pour une grande majorité la générosité car il suffit de les connaître pour les apprécier. Faut éviter les coins touristiques et aller à leur rencontre. Ce pays s’est glissé sous ma peau. Ces voix de Casa de la musica, la joie de vivre envers et contre tout. Non, La Habana n’est absolument pas une ville délurée, c’est une ville calme, très calme. Une ville qui se fait timide la nuit et tout à fait vibrante le jour. Non, je ne suis pas allée sur une plage, non je n’ai pas fait la touriste. Oui, j’ai pleuré sur la cinquième avenue en allant prendre des photos de l’appartement de mes seconds parents. J’ai pleuré car les volets étaient baissés, l’appartement vide. J’ai marché sous la pluie salvatrice qui permet aux Cubains de respirer un peu à tous les soirs et j’ai souri quand les gens me disaient de me couvrir. J’ai tremblé de voir la mer se déchaîner un tout petit peu et ai eu le coeur serré d’apprendre qu’elle inonde souvent les habitations. J’ai souri en voyant ces drapeaux noirs hissés juste en face de l’ambassade des U.S.A pour couvrir la moindre propagande. J’ai été émue de voir les portraits de Che et de Camilo. Oui, on rénove La Habana vieja et oui il y a moins de nids de poules sur les belles avenues et encore plein du côté loin des belles maisons. Oui, il y a plein de vieilles bagnoles, mais je n’ai aperçu qu’un seul accident de toute la semaine. J’ai sacré à cause de courtes pannes d’électricité et lorsqu’il m’a fallu trouver un taxi à Santa Fé tard dans la nuit. Mais j’ai pleuré de bonheur devant tant de gentillesse, devant tant de bonté.
Je n’ai pu résister à la vague des souvenirs, à son regard qui me couvrait sans cesse. Lui, partout et nulle part. Des portraits des héros disparus comme pour réconforter ceux qui restent..pour leur dire viva la revolucion.. Je le redécouvre à travers eux. Il avait le regard couleur miel, le sourire empli de soleil et pourtant il semblait porter un boulet. Il avait en lui la force du survivant, le calme d’un lac tranquille et la fougue d’un débutant.

J’ai longé le Malecon espérant le retrouver par un quelconque miracle. J’ai laissé le soleil chaud me brûler et je me suis concentrée pour retrouver le son de sa voix. Suena cubana me disait-il il y a de cela une vie. Il me taquinait en me disant souvent que je lui donnais l’impression d’être sortie directement d’un slogan propagandiste ferme et pleine de colère. Siete meses para la eternidad me soufflait-il à la naissance du cou pour ensuite gratter sa guitare et me chanter du Silvio Rodriguez. En foulant ce sol qui l’a vu grandir, ces rues qui l’ont vu courir, je n’ai pu m’empêcher de vouloir faire un saut ailleurs en moi, dans ce petit coffre fort dont je garde jalousement le code d’accès.
Telle une éponge, j’ai plongé dans la ville. Je voulais le ressentir, l’appeler au présent ou rappeler le passé. Me suis perdue dans la concordance des temps. Me suis perdue en traçant ses traits sur les visages, me suis perdue à reconstituer son visage, à imaginer sa démarche, à me revoir dans ses bras dansant un tango, à sourire le revoyant faire son Mucho Macho Machito et me taquiner en me disant amor mais je suis latin moi, non mieux ze souis Coubain! Si si amor, je suis ton Che et ton Camilo vu que je suis tombé dans la marmite et en ai bu de cette sacrée potion magique. Amor, viva la revolucion!
Puis, mon Omar a disparu. Il s’est éloigné petit à petit et a été happé par la foule en me criant: recuerde!
J’ai arpenté les rues de La Habana vieja en me souvenant d’un itinéraire qu’il avait tracé et que j’ai tout simplement gardé. J’ai caressé les murs, les vieilles maisons en imaginant le grain de sa peau. Je me suis arrêtée devant La casa de los árabes et j’ai marché pendant plus d’une heure avant de retrouver ma chambre au 21ème étage. Je n’avais pour seule vue que le vieil hotel Riviera, le Malecon et quelques immeubles désuets à la face ternie. J’ai commandé un mojito. J’ai levé mon verre à la santé des vivants, des disparus, des absents, à ceux que j’aime et qui ont fui ce pays, à ceux que j’aime et qui y sont restés. Et surtout à toi, Omar.
Le recuerdo mi amor, le recuerdo.
Omar est poète, pratique le Zen et je rêve de le rencontrer un jour à La Havane, a woman can dream. No?