Source: Wikipedia

Il est parfois des villes qui rassemblent, qui façonnent nos mémoires. Il est des houles qui transportent nos souvenirs et des courants marins qui charrient nos espoirs et désirs. Safi, plus que toute autre ville au Maroc est un vivier résistant aux multiples érosions qu’elles soient naturelles ou humaines. Safi est belle malgré tout. Fière, frondeuse, elle se tient face à la fougue de l’Atlantique. Il suffit d’arpenter ses rues, de revoir des photos. Il suffit de peu en somme pour que rejaillissent des mots et des images. Ce qui suit provient de mon grand ami, Belmaïzi, natif de Safi. C’est donc avec sa permission que je poste son texte.

Salut Loula la nomade,

Moi, le bohémien marin qui te parle, je dis haut et fort, que ces roches et ces écumes me connaissent pour avoir décrété sur mon visage, un rictus marin indélébile.

Bohémien marin, te dis-je!

Juste là, là là…, il y avait un ancien « grou » (marché de légumes et fruits en gros). Que de fruits frais – mais jetés (par mégarde ou pour nourrir les petits pauvres comme moi, cette racaille des oulad almarssa et oulad b7ar Sidi Boudhab) derrière le petit mur, parmi les pourris ou les périmés – ai-je avalés avec délice face à la mer. Cette faim que seule l’océan sait provoquer…

De cette racaille dont je faisais partie, beaucoup sont morts à l’usure de la délinquance. Suis-je seul à emporter avec moi leur désarroi et leur dépit devant l’ostracisme de la vie ? Je ne sais. Mais à chaque mot qu’il m’arrive de commettre, je pense à eux…

Plus tard, l’habitant et paisible voisin, que j’étais de ces lieux, pouvais contempler et admirer le paysage par temps doux et estival, et le redouter par temps tempétueux et hivernal. C’est que la maison tremblait à chaque vague en hiver. Il nous fallait changer une heure par une autre (nbaddlou sa3a boukhra) et vider le domicile grondant et ingrat pour aller passer la nuit ici ou là.

Bohémien marin, te dis-je!

J’habitais juste là sur cette terrasse de maison, exactement là où la photo a été prise. Là, là… j’ai vécu serein et agité.

« Qifa Nabki »: Arrêtons-nous et pleurons !

Arrêtons-nous et pleurons non pas le fameux campement des bédouins poètes errants, mais le vagin de la mer et son odeur voluptueuse… Arrêtons-nous et pleurons l’écho rocheux qui fait tout vibrer de plaisir et d’angoisse. Pleurons la vague qui nous inondait par sa bruine salée, brûlant les lèvres et les yeux, d’aise et d’errance érotique. Quelle vulve, ma main ira honorer ? Et vas-y la ville. Je la pénètre en baisant les semelles de mes semblables.

Bohémien marin, te dis-je !

Mais rions de ce fou rire enracinant le corps dans la vague de l’océan, et l’océan et la vague dans le corps…

De quelle mémoire parlons-nous? De celle inerte et silencieuse qui nous nargue par l’absence de La réponse, ou de ce corps animé, tactile, olfactif, jouissant, aimant, parlant… une goutte, en somme, dans l’océan?

Rions, toi nomade et moi bohémien, de ce rire marin qui sent bon !

Mwah, Loulaccolade !

© Belmaïzi