Halifax 2005

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J’ai retrouvé ce vieux texte, je le poste car deux êtres me manquent atrocement, le premier est mon frère de sang et le deuxième est mon frère des délires les plus fous ceux dont nous accouchons en jouant avec les mots. Ces deux hommes sont toujours présents dans mes pensées car ils sont mes véritables complices ceux avec qui je ris, je pleure, à qui je ne crains jamais de dévoiler ma nudité quand je suis contente, mélancolique. Bref, ce texte que j’ai retrouvé sur le net est dédié à Billa et Lachid.

Posant un regard sur la brume qui emprisonne la ville, la créature s’approche du pont. Timidement, elle essaie de voir ce qui l’attend. Les eaux sombres ondulent calmement. Des amoureux la frôlent, et pour un instant, son attention est détournée du cours d’eau. Lentement, elle se défait de son manteau, l’air froid la secoue et lui donne la détermination pour justement achever ce fragment de vie qui ne cesse de l’étouffer. Elle ouvre le sac, y fouille et en sort une bouteille, cherche longtemps l’ouvre-bouteille, le retrouve et ouvre la bouteille.

« On ne meurt pas tristement, faut avoir le vin gai et ce jusqu’au dernier moment, pas vrai beauté? »

Une première rasade pour réchauffer le corps transi.

« Une deuxième pour hâter les choses, beauté! Courage, qu’on en finisse et au plus sacrant! »

Elle remarque les passants qui la dévisagent, se sent mal à l’aise de se retrouver sous les regards inquisiteurs d’étrangers.

« Fais pas attention, juste de minables voyeurs. Je te parie qu’ils ne lèveraient même pas le petit doigt si tu te faisais dépecer. Ils doivent s’imaginer chanceux et penser que tu es un de ces anges déchus. Ignore-les. De toute façon, t’as mieux a faire que de t’occuper des sans visages. »

Le gosier réchauffé, le vin faisant son effet, la créature est inondée d’images sonores.

« Row row, row your soul roughly down the stream. »

« Approchez, approchez. Venez vous faire berner par le tango virtuel, malandros venus de loin, gloutons de mots et avares de sentiments. L’action ne se passe pas nécessairement sur la scène. »

Prenant son courage à deux mains, elle prend un cahier quadrillé, le kounache dirait son Frérot, oui toi, toi. Toi mon frère, toi qui a le don de trouver les mots qui me manquent tout le temps. Toi qui très souvent m’émeus, toi mon complice. La voix si proche porteuse de la poésie d’Adonis, de Mahmoud, de Nizar de cette langue qui est nôtre et que je redécouvre, de cet orient celui que je recherchais à travers mes coupes levées en direction de l’est.

« Au rendez-vous manqué, pas mal comme entrée de jus, tu t’améliores petite. Applique-toi, je n’arrive pas à lire cette écriture patte de mouche. »

Je pars ou plutôt tu disparais. Je ne suis pas mortifiée, mais très heureuse. Un poids en moins

« Menteuse, avoue que tu l’as dans la peau cette terre. Avoue pour une fois combien t’en es amoureuse »

Je pars pour ne plus te parler, pour ne plus t’écrire.

« Comédienne, tu ne crois tout de même pas qu’elle tombera dans le panneau! Fous lui la paix pour une fois! Tu lui reproches quoi au juste? Son silence? »

Je pars avant que ton mutisme ne finisse de m’achever. Je cours vers ma perte, mais sans toi pour me sortir du pétrin. Petite voix tapie qui ne cesse de m’emmieller, je t’ordonne de te taire. Les espaces n’aiment pas! La terre ne nourrit que celui qui la travaille de ses mains, sinon la mauvaise herbe s’en empare.

« Quelle teigne cette fille, gâcher du si bon vin! Bois et pense à ce soir. A la fête que tu vas t’offrir dans quelques minutes. »

Y aura plus de fête, j’ai trouvé mon havre! J’ai longtemps erré et souvent ton sol me manquait, tes odeurs me manquaient, tes couleurs. Je te pensais changée, mais tu es à l’image de ce que j’ai laissé derrière moi il y a de cela des millénaires. Spectatrice, tu me fais penser à ces voisins tapis derrière leurs persiennes, agglutinés et essayant d’arracher les secrets aux murs lézardés. Je t’aime, mais je te quitte comme j’ai quitte mon Afrique, le ventre de ma mère, mon enfance, mes rêves excisés. Car tu me rappelles trop souvent cette économie du verbe pratiquée à outrance. Tu parles à huis-clos, tu nous regardes nous défaire, tu assistes à la moindre des métamorphoses et tu restes indifférente, dans ton petit coin attendant toujours à ce que les mêmes prennent l’initiative et viennent chatouiller ton quotidien. Je pars car je ne puis te concevoir inchangée, je pars avant de te détester, de te réduire en poussière dans cette mémoire qui te voudrait aussi belle que le ciel qui nous a vus naître.

Je te quitte ma terre, non pas parce que je n’ai plus rien à te dire, mais parce que tu ne dis jamais rien. Tu attends que la folie s’empare de nous et que tu deviennes Jamaâ El Fna, tu attends jedba qui ne viendra probablement jamais. Et pourtant voilà de quoi nous aurions besoin, une jedba collective! Laisse-toi aller, laisse tes voix parler, et en avant la transe!

Je te quitte car de nous deux c’est toi qui as besoin de déchirer les voiles du silence. Les miens sont depuis longtemps semblables à ces rideaux de tulle emportés par les vents océans.

« Bah, qu’est-ce-qui te prend la môme? C’est-y-le vin qui te monte à la cabeza? »

Ta réalité est bien plus assommante que n’importe quel alcool. Tu comprends? Je veux me défaire de toi avant de sortir mes méchancetés. Avant que ne gronde en moi la rage de te voir vivre! Oui, vivre, je veux te voir vibrer, mais non tu restes là, vierge effarouchée, tu consens, tu nous regardes, tu nous bouffes un peu à chaque fois que nous te parlons, mais tu ne donnes rien en retour. Toujours cette fausse pudeur, cachée derrière tes persiennes imaginaires, tu guettes, tu soupèses, tu ris. Il t’arrive même de pleurer, mais tu ne dis rien. Et le silence tue même le plus vaillant des interlocuteurs. Je ne te demande pas de te prononcer, je rêve de te voir t’exprimer, tu comprends, je rêve du jour où les êtres que tu es, se décideront à parler. Tous ensemble, avoue que ce serait beau quand même! Ce serait jour de liesse! Je veux te voir vivre et jouir de cet espace qui t’es donné. Mais non, tu restes là, à zyeuter, toujours zyeuter. Veux-tu une confidence? Tu me rappelles mon enfance et mes copines trop prudes, toujours prêtes à assener un coup de massue à celle qui s’exprimait en toute liberté. Tu persistes à vouloir être muselée. Tu vois, je te quitte car je veux vivre, mon amour pour toi m’étouffe et je ne veux pas en sortir exsangue de toute vie.

Je veux rester là sous le ciel étoilé m’imprégner de jasmin et de laurier rose, je veux vivre et goûter à chaque fraction de seconde ton arôme aux premières pluies. J’aurais tant aimé te savoir harmattan ô belle contrée. Je te quitte, les bras chargés d’amour et de tendresse. Ici, se sont joués de grands moments de nos vies. Je te quitte, mais n’aie crainte je te reviendrai sûrement un jour. Je pars, mais j’emporte avec moi tes visages. Petites cartes vallonneuses. Ce soir, je vais rejoindre mon frérot de l’autre côté de la vie, assis dans ce petit jardin nous écouterons les criquets, nous compterons les étoiles malgré le ciel blafard aggressé par de multiples néons. Nous referons l’histoire de cet autre espace que tu es, notre terre, notre mère, nous sommes tes bâtards que tu sembles renier. Je lui raconterai l’histoire de la chamelle protectrice des Bouhiawa, des Regraga, des Cohen et des Ammar, du théâtre Cervantes et du Petit Socco. Nous voyagerons dans le temps, à travers d’autres espaces. Nous dévalerons lcoudia soulevant sous nos pas laâjaj et nous serons sans aucun bagage. Rien, sinon notre mémoire, toi qui nous colle à l’être, que nous refusons de voir dépérir. Me vient souvent cette image en tête, un espace gris où renaîtrait l’espoir celui de la folie, de l’oralité, des conteurs. Celui-la même que l’on essaie d’étouffer. Je ne veux pas d’un scénario à la Orwell, basta les big brothers! Viens frérot, là-bàs tout près d’ici, la lagune nous attend. On y va en caravane, on invite les fous comme nous et qui veut bien partager avec nous la beauté du soleil levant au milieu des vagues fracassantes. Le vent ramènera les voix venues d’ailleurs, ces voix de sirènes que les bahris ne cessent de décrire. Pauvrissimo d’Odyssea, si seulement il avait pris la peine de les écouter. Nous apprendrons que pour voler tel un oiseau, pas besoin d’ailes rafistolées à la cire. La liberté est ici dans nos petites têtes et ce soir, j’ai décidé que j’en avais assez de mourir. Alors, je ferme les yeux, je déploie mes ailes et nous retrouverons la-bas au Safran et Cannelle, ou ailleurs, là où tu voudras.

Chabbiiiik labbiiiiiiik, en avant toute! Sans rancune ma terre, je te porte encore, nous te reviendrons après notre envolée, tout dépendra des ogres, des mutants qu’il y aura sur notre chemin. Et qui sait, peut-être parviendrai-je à te reconnaître un jour même si tu ne sembles jamais te souvenir de ceux que tu enfantes.